L’affaire Thélyson Orélien ou que faisons-nous de notre responsabilité lorsque les possibilités techniques évoluent plus vite que nos repères éthiques ?

L'Intelligence Artificielle au cœur du débat : Septembre 2026, la rentrée littéraire bat son plein, et le roman "C'était ça ou mourir" de l'écrivain canado-haïtien Thélyson Orélien, publié chez Grasset, connaît un succès remarquable... Récompensé par le prix du roman Fnac, il figure également dans la première sélection du prestigieux prix Goncourt. Jusqu'à ce qu'un compte […]

Corinne Blanc Faugère

Le 01/11/2026

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L’Intelligence Artificielle au cœur du débat : Septembre 2026, la rentrée littéraire bat son plein, et le roman “C’était ça ou mourir” de l’écrivain canado-haïtien Thélyson Orélien, publié chez Grasset, connaît un succès remarquable… Récompensé par le prix du roman Fnac, il figure également dans la première sélection du prestigieux prix Goncourt. Jusqu’à ce qu’un compte anonyme sur le réseau social “X”, baptisé « Balance ton Claude », accuse l’auteur d’avoir largement recouru à l’intelligence artificielle pour rédiger son ouvrage.

Une affaire littéraire qui dépasse largement la littérature…

À l’appui de cette accusation ? Les résultats de Pangram, un logiciel américain spécialisé dans la détection des textes générés par IA, qui attribue à plusieurs passages du roman des scores particulièrement élevés de génération artificielle… La polémique enfle, d’autres accusations, concernant cette fois des plagiats dans des écrits antérieurs, viennent s’y ajouter.
Le 25 septembre, l’Académie Goncourt annonce le retrait du roman de sa sélection, invoquant la nécessité de préserver l’intégrité du prix. L’écrivain, quant à lui, conteste avoir utilisé l’IA pour rédiger son roman. Il reconnaîtra ultérieurement des plagiats dans certains de ses anciens textes.

Mais un élément demeure essentiel : un détecteur d’intelligence artificielle, aussi performant soit-il, n’est pas infaillible. Ses résultats constituent des évaluations statistiques, dont la fiabilité dépend notamment des textes analysés et des conditions de validation de l’outil.

Alors, que s’est-il réellement passé ?

Je n’ai ni les éléments, ni la prétention de trancher cette affaire. Et, à vrai dire, ce n’est pas ce qui m’intéresse le plus, car derrière ce fait divers littéraire se dessine une question qui nous concerne tous, bien au-delà des métiers de l’écriture :que faisons-nous de notre responsabilité lorsque les possibilités techniques évoluent plus vite que nos repères éthiques ?

Le progrès de l’Intelligence Artificielle nous donne-t-il tous les droits ?

Nous vivons une époque fascinante, jamais nous n’avons disposé d’autant d’outils pour produire, créer, communiquer, analyser, décider, accélérer nos processus et repousser les limites de ce qui nous semblait possible, mais… mais… une question me taraude : depuis quand la possibilité de faire quelque chose suffit-elle à justifier que nous le fassions ?

L’intelligence artificielle permet désormais de rédiger un roman, de construire une argumentation, de produire des images, de simuler une voix, de générer des raisonnements ou d’automatiser certaines décisions ou encore générer des images si réalistes que l’on pourrait les croire vraies alors qu’elles sont totalement fausses.

Formidable ! Incroyable ! Parfois époustouflant… Sincèrement !
Encore faut-il nous demander ce que nous choisissons de lui confier. Et pourquoi ! Le progrès technique ne constitue pas, à lui seul, un progrès éthique. Et la modernité ne saurait nous dispenser de réfléchir aux conséquences de nos choix.

Le talent est-il dans l’œuvre, dans l’effort ou dans l’intention ?

Prenons un instant, le cas de la création littéraire : un auteur qui utilise l’intelligence artificielle pour corriger son manuscrit est-il moins auteur que celui qui fait appel à un correcteur professionnel ?
Et celui qui demande à une IA de lui suggérer une structure narrative ? Ou de reformuler une phrase ? Ou de rédiger un chapitre entier à partir de ses idées ?

À quel moment l’assistance devient-elle substitution ? C’est un vrai sujet… Ethique, sociétal, qui peut même devenir un sujet juridique dans le futur !

Et, cela nous amène à nous demander : qu’est-ce qui fonde véritablement le talent ? La qualité du résultat ? L’originalité de la pensée ? La maîtrise de la langue ? L’effort accompli ? L’intention créatrice ?

Imaginons deux romans :

Le premier, intégralement écrit par un être humain, est médiocre, le second, largement assisté par une intelligence artificielle, bouleverse profondément ses lecteurs. Lequel mérite d’être reconnu ?
Je vous laisse quelques instants avec cette question… 😉 Car elle en soulève une autre, peut-être plus dérangeante : sommes-nous en train de juger la valeur d’une œuvre, ou la légitimité du chemin emprunté pour la produire ?
Et les deux jugements doivent-ils nécessairement se confondre ?

Devoir, engagement et responsabilité : où plaçons-nous le curseur ?

Revenons à notre affaire : un auteur est responsable de ce qu’il signe… Bien sûr ! Mais un éditeur est responsable de ce qu’il publie et des engagements qu’il prend auprès de ses lecteurs.
Une entreprise technologique, quant à elle, est responsable des performances qu’elle annonce, des limites qu’elle communique et des usages prévisibles de ses outils. Et celui qui formule publiquement une accusation est responsable des éléments sur lesquels il la fonde.

Une institution littéraire est responsable des décisions qu’elle prend et des principes qu’elle entend défendre.

Et la responsabilité des médias ?

Ils ont, eux aussi, une responsabilité dans la manière de présenter les faits, de distinguer les soupçons des preuves et de donner à chacun la possibilité d’être entendu. Remarquez bien que nous parlons ici de responsabilités différentes, parfois contradictoires.
Protéger l’intégrité d’un prix littéraire est une exigence légitime, et préserver la réputation d’un individu tant que les faits ne sont pas établis en est une autre.
Informer le public est un devoir, et éviter de transformer une hypothèse en certitude en est également un.

Mais comment arbitrer lorsque plusieurs devoirs légitimes entrent en tension ?

Voilà, me semble-t-il, l’un des véritables défis de l’éthique professionnelle.

L’éthique commence-t-elle là où s’arrêtent les règles ?

Nous avons souvent tendance, à tord selon moi, à utiliser indifféremment les mots morale, éthique et déontologie, pourtant, ils ne recouvrent pas exactement les mêmes réalités ; la déontologie : renvoie aux règles et aux obligations attachées à une profession ; la morale interroge ce qui est considéré comme bien ou mal  et l’éthique, elle, nous invite à examiner nos choix individuels, leurs fondements, leurs conséquences et les responsabilités qu’ils engagent, d’après une sorte de repère interne nourri de nos valeurs.

Et c’est précisément là que les choses deviennent intéressantes, me semble t-il, car il est possible de respecter une règle sans pour autant avoir interrogé la pertinence de son application,tout comme il est possible d’agir légalement sans que notre décision soit nécessairement juste, opportune ou responsable.

Alors, suffit-il de pouvoir justifier une décision par un règlement pour s’affranchir de ses conséquences humaines ? À l’inverse, jusqu’où peut-on s’écarter des règles au nom de convictions personnelles ? Et comment éviter que notre conception individuelle de l’éthique ne devienne une morale que nous imposons aux autres ?

Quand la technologie nous offre une nouvelle occasion de ne plus penser…

Ce qui me fascine particulièrement dans cette affaire, c’est le rôle attribué à l’outil : un logiciel analyse un texte, il produit un résultat, des individus interprètent ce résultat, d’autres le commentent, le relaient, le contestent ou s’en emparent. Et des décisions sont prises dans un contexte où se mêlent accusations, incertitudes, réputation, intérêts et convictions.

Mais à quel moment un résultat technique acquiert-il, dans notre esprit, le statut de vérité ?

Nous connaissons pourtant certains mécanismes psychologiques qui peuvent favoriser ce glissement : le biais de confirmation, par exemple, nous conduit à privilégier les informations qui confortent nos croyances. Le biais d’automatisation, lui, peut nous inciter à accorder une confiance excessive aux recommandations d’un système technique. Quant à la preuve sociale : elle peut renforcer notre adhésion à une idée parce qu’elle semble largement partagée.

Aucun de ces mécanismes ne suffit, à lui seul, à expliquer l’affaire Thélyson Orélien, mais tous méritent d’être interrogés lorsque nous observons la vitesse à laquelle une information circule, se transforme et influence les jugements… Car une conviction largement partagée n’est pas nécessairement une vérité démontrée… Et un outil performant ne nous dispense jamais d’exercer notre discernement.

Et si la véritable modernité consistait à assumer davantage nos responsabilités ?

Nous voilà donc face à un paradoxe certain, voire un certain paradoxe… Plus nos outils deviennent puissants, plus nous pouvons être tentés de leur déléguer certaines tâches, certains raisonnements et parfois même certaines décisions. Or, déléguer une opération ne signifie pas nécessairement déléguer la responsabilité qui l’accompagne.

Projetons-nous dans l’entreprise !

Un dirigeant qui s’appuie sur un algorithme pour recruter reste responsable de ses pratiques de recrutement ; un communicant qui utilise une Intelligence Articielle pour produire un message demeure responsable de ce qu’il diffuse ; un auteur qui signe une œuvre engage son nom… Et celui qui accuse autrui sur la foi d’un résultat algorithmique engage également sa responsabilité.
Peut-être est-ce là que se situe l’un des grands défis de notre époque : apprendre à distinguer ce que nous pouvons déléguer de ce que nous devons continuer à assumer, non pour rejeter les progrès technologiques ; non pour idéaliser un passé dans lequel l’erreur humaine, les manipulations et les injustices existaient déjà, mais pour nous rappeler que la puissance de nos outils ne saurait remplacer la qualité de notre jugement.

Mon conseil d’experte

Avant de prendre une décision importante, particulièrement lorsqu’elle engage la réputation, la confiance ou l’avenir d’autrui, je vous invite à vous poser trois questions :

  • Qu’est-ce que je sais réellement ? Et qu’est-ce que je suppose, interprète ou tiens pour acquis ?
  • Sur quoi repose ma décision ? Sur des faits vérifiables, des règles, des convictions, une pression extérieure ou une combinaison de ces éléments ?
  • Suis-je prêt à assumer les conséquences de mon choix ? Y compris si les informations sur lesquelles je m’appuie se révèlent incomplètes ou erronées ?

Ces questions ne garantissent pas que nous prendrons toujours la bonne décision, mais elles peuvent nous éviter de confondre la rapidité avec la pertinence, la certitude avec la connaissance et l’autorité avec le discernement.

Et vous, où placez-vous vos limites ?

L’affaire Thélyson Orélien continuera peut-être de susciter des controverses, mais au-delà de son dénouement, elle nous confronte à une interrogation qui dépasse largement la littérature et l’intelligence artificielle : lorsque la technique nous permet d’aller toujours plus loin, qu’est-ce qui nous aide à décider jusqu’où nous devons aller ?

Nos règles ? Nos valeurs ? Notre conscience professionnelle ? Notre sens de l’engagement ? Notre responsabilité envers les autres ? Ou notre capacité à remettre en question nos propres certitudes ?

Je serais curieuse de connaître votre regard sur cette question 🙂 On en parle en commentaires ?

Gardons-le lien ? Abonnez-vous à ma Gazette 😉La Gazette de Coco, une newsletter pas comme les autres, par Corinne Blanc-Faugère, Spécialiste des mots et des relations.

À bientôt pour des aventures toujours plus humaines ✨

Corinne Blanc Faugère

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